Habitat partagé : et si la vraie question n'était pas celle du logement ?
- 15 juin
- 5 min de lecture
Je réfléchis beaucoup à l'habitat partagé ces derniers temps.

Peut-être parce que j'approche moi-même d'une nouvelle étape de vie. Peut-être aussi parce que mon récent article sur les ephad m'a amenée à me poser des questions plus larges sur notre façon d'habiter au fil des années, sur ce que nous gardons avec nous lorsque la vie change et sur ce que signifie réellement se sentir chez soi.
Lorsque ma mère est entrée en EHPAD à cause de la maladie de Parkinson, elle a dû choisir ce qui l'accompagnerait dans cette nouvelle et dernière partie de sa vie.
Tout le reste est resté derrière.
Bien sûr, cette chambre n'était pas sa maison. Elle n'offrait ni la même liberté, ni la même intimité, ni le même confort. Pourtant, ces objets racontaient son histoire. Ils lui rappelaient qui elle était, ce qu'elle aimait faire, les personnes qui comptaient pour elle et ce qui avait façonné sa vie.
Cette expérience m'a profondément marquée et m'a fait comprendre que la question n'est pas seulement celle du logement.
Elle est aussi celle de ce que nous choisissons de garder avec nous.
Pendant longtemps, le modèle dominant a été celui de l'indépendance : posséder son logement, avoir son espace à soi, son jardin, sa liberté. Une forme de réussite souvent associée à l'indépendance et l'autonomie. Mais avec le temps, certaines questions s'invitent naturellement dans nos réflexions.
Que devient une grande maison lorsque les enfants ont construit leur propre vie ? Que faire lorsque l'entretien d'un logement devient plus lourd que le plaisir qu'il procure ? Comment réagir lorsque l'on se surprend à se sentir seul dans un lieu que l'on a pourtant aimé pendant des années ? Et comment ralentir sans pour autant s'isoler ?
Face à ces réalités, l'habitat partagé apparaît de plus en plus souvent comme une alternative possible. Pourtant, lorsqu'on en parle, la discussion se concentre rapidement sur les aspects pratiques : la taille des chambres, les espaces communs, le budget, les règles de vie ou l'organisation du quotidien.
Toutes ces questions sont importantes.
Mais je me demande si elles ne viennent pas un peu trop tôt.
Avant de parler de mètres carrés, ne faudrait-il pas d'abord réfléchir à la vie que nous souhaitons mener ? De quoi ai-je réellement besoin pour me sentir chez moi ? Quels objets racontent mon histoire ? Quelles activités ai-je envie de continuer à pratiquer ? Quels espaces suis-je prêt à partager ? Comment préserver mon intimité tout en créant du lien ? Avec quelles personnes ai-je envie de cohabiter ou de vieillir ?
Ces questions peuvent sembler simples. Elles sont pourtant profondément révélatrices. Car réfléchir à l'habitat partagé, c'est souvent réfléchir à bien plus qu'un mode de logement. C'est réfléchir à nos besoins, à nos valeurs, à notre rapport aux autres et à la façon dont nous souhaitons vivre les prochaines décennies.
Cette réflexion me rappelle une question que l'on pose parfois aux enfants comme aux adultes :
« Si vous deviez partir vivre sur une île déserte, qu'emporteriez-vous ? »
Nous répondons souvent spontanément : un livre, une photo, un objet précieux ou un souvenir.
Mais derrière cette question se cache une interrogation beaucoup plus profonde. Qu'est-ce qui nous est véritablement essentiel ? Quels objets nous apportent du réconfort ? Lesquels nous connectent à notre histoire ? Lesquels nous permettent de continuer à être nous-mêmes lorsque tout le reste change ?
Lorsque ma mère est entrée en EHPAD, cette question est devenue très concrète. Elle a dû choisir ce qui pouvait rentrer dans l'espace de sa chambre. Ce choix n'était pas seulement matériel. Il était aussi profondément émotionnel.
Je crois que toute réflexion sur un futur habitat, partagé ou non, nous invite à faire ce même exercice, mais avec davantage de temps, de recul et de liberté.
Nous passons une bonne partie de notre vie à accumuler des meubles, des objets, des souvenirs. Parfois même des pièces entières se remplissent progressivement de choses que nous n'utilisons plus mais dont nous n'arrivons pas à nous séparer. Puis arrive un moment où l'on commence à se demander ce qui compte vraiment.
Réfléchir à l'habitat partagé, c'est peut-être commencer à faire un tri bien plus profond que celui de nos placards.
Ce tri est matériel est aussi émotionnel. Il nous oblige à distinguer ce qui nous est réellement indispensable de ce qui est simplement devenu familier avec le temps. Il nous invite à identifier ce que nous souhaitons conserver, ce que nous aimerions transmettre et ce que nous sommes prêts à laisser partir.
Cette réflexion ouvre également une question plus délicate, que nous préférons souvent éviter : que laisserons-nous à nos enfants ?
Je ne parle pas seulement d'un éventuel héritage financier. Je pense à tous ces objets accumulés au fil d'une vie, aux armoires remplies, aux cartons entreposés dans une cave ou un grenier, aux souvenirs que nous conservons parfois davantage par habitude que par véritable attachement.
En voulant tout garder, ne risquons-nous pas de transmettre à nos proches une tâche immense au moment même où ils devront faire face à notre absence ?
Faire le tri de son vivant ne devrait pas être considéré comme un renoncement. C'est parfois un acte de générosité. C'est l'occasion de transmettre les objets auxquels nous tenons tant que nous pouvons encore raconter leur histoire, expliquer leur valeur, partager les souvenirs qui leur sont attachés. C'est aussi permettre à nos enfants de recevoir ce qu'ils souhaitent réellement conserver plutôt que de leur laisser le poids de devoir décider à notre place.
Finalement, préparer une nouvelle manière d'habiter, que ce soit dans un habitat partagé, un logement plus petit ou une résidence adaptée, ce n'est peut-être pas seulement alléger son intérieur. C'est aussi alléger le chemin de ceux que nous aimons et leur transmettre de la valeur plutôt qu'un fardeau.
Beaucoup pensent que le métier d'architecte d'intérieur consiste principalement à aménager des espaces. Aujourd'hui, je me dis qu'il consiste surtout à accompagner les transitions de vie. Le départ des enfants, une séparation, un déménagement, l'arrivée à la retraite, une perte d'autonomie ou simplement l'envie de vivre autrement nous amènent tous, un jour ou l'autre, à repenser notre rapport à l'habitat.
Les lieux évoluent parce que nos vies évoluent.
Un habitat réussi n'est pas forcément le plus grand, le plus beau ou le plus coûteux. C'est celui qui correspond à la personne que nous sommes aujourd'hui et à celle que nous sommes en train de devenir.
Peut-être que l'habitat partagé n'est finalement qu'un prétexte.
Un prétexte pour réfléchir à la manière dont nous souhaitons aborder une nouvelle facette de notre vie. À la place que nous accordons aux autres dans notre vie. À ce que nous sommes prêts à partager. À ce que nous voulons transmettre. Et à ce qui compte réellement lorsque l'on retire progressivement tout le superflu.
Car un chez-soi n'est pas seulement un toit ou une adresse.
C'est un équilibre subtil entre l'intimité, les liens, les souvenirs et les projets.
Et peut-être qu'à certaines étapes de la vie, la vraie richesse n'est plus d'avoir davantage d'espace, mais de vivre dans un lieu qui correspond pleinement à la personne que nous sommes devenue.
Au fond, la vraie question n'est peut-être pas :
« Comment aménager mon espace au sein d'un habitat partagé ? »
Mais plutôt :
« Quelle vie ai-je envie de construire dans et autour de cet habitat ? »
Et vous, si vous deviez réduire votre espace de vie de plus de moitié demain, qu'emporteriez-vous absolument avec vous ?




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