Quitter sa maison sans perdre son chez-soi : repenser les lieux de vie pour nos aînés
- il y a 1 jour
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Personne ne rêve de quitter sa maison.

Pourtant, arrive parfois un moment où le maintien à domicile n'est plus possible. Une perte d'autonomie, un problème de santé, l'isolement ou tout simplement le poids du quotidien rendent nécessaire l'entrée en maison de repos, en résidence services ou dans un habitat partagé. Cette décision est souvent prise pour de bonnes raisons : davantage de sécurité, un accompagnement médical, la présence d'autres personnes ou encore un soulagement pour les proches.
Mais derrière les aspects pratiques se cache une réalité beaucoup plus complexe et profondément humaine.
Lorsque l'on quitte sa maison à un âge avancé, on ne change pas simplement d'adresse. On laisse derrière soi des décennies de souvenirs, des habitudes construites jour après jour, un quartier familier, parfois un jardin entretenu avec soin, les marques d'une vie entière inscrites dans les murs. Les meubles, les objets, les photographies ne sont pas seulement des éléments de décoration ; ils constituent une partie de notre identité.
J'ai souvent l'impression que le véritable défi n'est pas de faire entrer une personne dans une nouvelle chambre. Le défi est de réussir à faire entrer toute une vie dans un espace beaucoup plus petit.
Cette réflexion n'est pas seulement professionnelle. Elle est aussi personnelle.
Ma mère a dû entrer en EPHAD à cause de l'évolution de sa maladie de Parkinson.
Elle n'était pas seule. Mon beau-père était présent à ses côtés et l'accompagnait au quotidien. Mais la maladie progressait et, comme beaucoup de personnes confrontées à une perte d'autonomie, elle avait du mal à accepter les limitations qu'elle lui imposait progressivement. Elle tenait à son indépendance, à sa liberté de mouvement et à sa façon de vivre. Malgré les conseils des médecins, les aménagements proposés et les recommandations de prudence, elle continuait à vouloir faire les choses comme avant.
Les chutes se sont multipliées.
Malgré les aménagements à la maison et les "rappels à l'ordre". Elle ne voulait pas accepter la diminution de ses capacités motrices. Jusqu'au moment où il a fallu accepter l'évidence : mon beau-père ne pouvait plus assurer seul sa sécurité au quotidien et nous devions trouver une solution qui la protégerait davantage.
Comme beaucoup de familles confrontées à cette situation, nous savions que c'était probablement la bonne décision. Cela ne l'a pas rendue plus facile pour autant.
Lorsque le moment est arrivé, nous avons essayé de recréer autour d'elle un univers familier. Elle est entrée dans un EPHAD, choisi avec soin, avec quelques petits meubles qu'elle aimait, sa machine à coudre, ses ouvrages de patchwork, son matériel de couture et de dessin, ses cadres photos et plusieurs de ses créations.
Bien sûr, sa chambre n'offrait ni le confort, ni l'intimité, ni la liberté de sa maison.
Mais ces objets l'accompagnaient et racontaient son histoire.
Ils rappelaient ses passions, ses talents, ses souvenirs et tout ce qui faisait qu'elle était elle. Ses tissus colorés, ses dessins, ses réalisations et les photographies de sa famille apportaient immédiatement de la chaleur à un espace qui aurait autrement pu sembler impersonnel.
Elle a continué à créer aussi longtemps que ses mains le lui ont permis.
Coudre, dessiner, imaginer, fabriquer faisaient partie de son identité. Pouvoir conserver ces activités dans son nouvel environnement lui permettait de préserver une forme de continuité malgré les bouleversements qu'elle traversait.
Cette expérience m'a marquée.
Elle m'a rappelé qu'un lieu n'est jamais seulement une question de murs ou de mobilier. Un lieu devient un chez-soi lorsqu'il nous permet de rester nous-mêmes.
C'est probablement pour cette raison que je suis convaincue aujourd'hui que l'aménagement intérieur a un rôle beaucoup plus important à jouer dans les maisons de repos et les résidences pour seniors.
Aujourd'hui encore, de nombreux établissements sont conçus avant tout pour répondre à des contraintes légitimes de sécurité, d'hygiène, d'entretien et d'organisation des soins. Ces contraintes sont évidemment indispensables. Mais elles conduisent parfois à des environnements très standardisés : des couloirs froids qui se ressemblent tous, des chambres quasiment identiques, des espaces communs fonctionnels mais peu chaleureux.
On y vit en sécurité, mais pas toujours avec le sentiment d'être réellement chez soi.
Pourtant, les recherches en psychologie environnementale montrent que notre environnement influence directement notre humeur, notre niveau de stress, notre sentiment de sécurité et même nos interactions sociales. Les couleurs, la lumière, les matériaux, les odeurs, l'acoustique ou encore la présence de végétation ont un impact bien réel sur notre bien-être.
La couleur, par exemple, est souvent sous-estimée dans les établissements pour seniors. Beaucoup d'espaces restent dominés par des teintes neutres choisies pour leur discrétion ou leur facilité d'entretien. Pourtant, quelques interventions simples peuvent transformer radicalement une ambiance. Des tons naturels comme le vert sauge, le bleu grisé, les ocres doux, les teintes sable ou les couleurs inspirées de la nature apportent immédiatement davantage de chaleur.
L'objectif n'est pas de transformer un EHPAD en hôtel design ni de créer un décor spectaculaire. L'objectif est de créer une atmosphère rassurante, accueillante et humaine.
La couleur peut également devenir un outil d'orientation. Dans les longs couloirs souvent identiques, elle aide à créer des repères visuels. Une aile peut être associée à une couleur particulière, certaines portes peuvent être personnalisées, des éléments décoratifs peuvent faciliter le repérage. Pour les personnes souffrant de troubles cognitifs, ces détails peuvent faire une différence importante au quotidien.
Mais la réflexion va bien au-delà du choix des peintures.
Je crois que chaque chambre devrait être pensée comme un refuge personnel. C'est souvent le seul espace que le résident peut encore véritablement s'approprier. Pourquoi ne pas encourager davantage la personnalisation ? Conserver un fauteuil aimé, exposer des photographies de famille, installer une petite bibliothèque, intégrer quelques objets auxquels la personne est attachée ou choisir certains textiles avec elle.
Ces éléments peuvent paraître anecdotiques.
Ils sont en réalité fondamentaux parce qu'ils créent un pont entre l'ancienne vie et la nouvelle.
Le réemploi, qui a une place spéciale dans ma pratique professionnelle, prend ici une dimension particulièrement intéressante. Dans tout projet résidentiel ou professionnel, réemployer un meuble permet de limiter les déchets et donner du caractère au lieu. Conserver une ancienne commode, un fauteuil ou un meuble de famille permet aussi de préserver la mémoire de la personne.
Certains objets deviennent des repères émotionnels précieux dans une période de changement parfois difficile. Ils racontent une histoire. Ils rappellent un conjoint disparu, une maison aimée, une passion cultivée pendant des décennies. Ils apportent une profondeur qu'aucun mobilier standardisé ne pourra jamais remplacer.
Les espaces communs méritent eux aussi d'être repensés. Trop souvent, ils sont conçus comme des lieux de circulation ou de rassemblement collectif. Or nous n'avons pas tous les mêmes besoins sociaux. Certains aiment les grandes tablées animées. D'autres préfèrent discuter à deux dans un coin tranquille ou simplement lire au calme.
Comme dans une maison, il devrait exister différents niveaux d'intimité : de petits salons, des bibliothèques, des espaces de lecture, des coins jardinage ou des lieux permettant de recevoir sa famille dans un cadre agréable.
La nature a également toute sa place dans cette réflexion. Un jardin, une terrasse, un patio, quelques arbres visibles depuis une fenêtre ou un petit potager partagé apportent bien plus qu'un simple agrément esthétique. Ils rappellent le rythme des saisons, maintiennent un lien avec le vivant et procurent un sentiment d'apaisement dont nous avons besoin à tout âge.
Cette réflexion me semble d'autant plus importante que les futurs résidents des maisons de repos ne seront pas tout à fait les mêmes que ceux d'aujourd'hui. Les générations qui arrivent ont voyagé, décoré leur maison, développé leurs goûts personnels et revendiquent davantage leur individualité. Elles accepteront probablement de moins en moins les environnements standardisés et impersonnels.
Au fond, la véritable question est peut-être celle-ci : pourquoi acceptons-nous qu'un hôtel cherche à offrir une expérience chaleureuse et personnalisée à ses clients pour quelques nuits, alors qu'un lieu où certaines personnes passeront plusieurs années de leur vie reste parfois conçu juste sous un angle fonctionnel ?
Vieillir ne signifie pas renoncer à son identité.
Vieillir ne signifie pas renoncer au beau.
Vieillir ne signifie pas renoncer à se sentir chez soi.
Je suis convaincue que l'architecture d'intérieur a un rôle important à jouer dans cette évolution. Non pas pour rendre les maisons de repos plus luxueuses ou plus tendances, mais pour les rendre plus humaines et chaleureuses. Parce qu'au-delà des soins, des équipements et de l'accompagnement, chacun a besoin de retrouver un lieu où il se sent reconnu, respecté et en sécurité.
Un lieu où il a envie de rentrer.
Un lieu qu'il peut encore appeler « chez lui ».




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